De l’interprétation de la création

DE L’INTERPRÉTATION DE LA CRÉATION

Peut-on définir les liens qui unissent les domaines de l’interprétation et de la création? Les fondements de cette réflexion ont pris naissance lors d’une discussion avec un ami peintre et plasticien, qui déplorait le fait que les artistes-plasticiens soient mis sur un piédestal. « La fonction créatrice du plasticien génère une forme d’orgueil, un sentiment d’omnipotence » disait-il. C’est ainsi qu’il m’a demandé de lui parler de la manière dont je vivais ma création de musicienne-interprète telle qu’elle se présente au concert.
Et je me suis souvenue alors une phrase du compositeur Philippe Boesmans : « On me dit souvent, et peut-être parfois malignement, que ma musique ressemble toujours à quelque chose d’autre. Mais une bonne musique ne ressemble-t-elle pas toujours à quelque chose ? Sinon, elle ne ressemblerait à rien ! cela voudrait dire qu’elle n’a pas de sens. » Cette tirade est d’une profonde humilité, en ce sens que Boesmans a conscience de l’héritage humain, culturel et historique auquel doit faire face tout “créateur”. Par extension, on peut dire que toute création ressemble toujours à quelque chose. Au final, le sujet des sujets, c’est toujours la vie ! Nous ne faisons qu’interpréter sans cesse la création (et qu’est-ce que la Bible, sinon l’interprétation de la Création ?)
Il paraît évident qu’un ensemble de choses existe avant la création d’une œuvre et que, par conséquent, intervient une direction, un sens historique de la création artistique. Tout créateur est interprète du monde qui l’entoure et héritier d’un legs culturel. Il est en outre assujetti à un matériau préexistant (le paroxysme de cette idée se trouvant dans le courant artistique nommé «ready-made »). Si l’on oriente cette vision vers un propos plus religieux ou mystique, on peut aussi se demander : après le Créateur, qui peut encore créer ? Échapper à son ego semble nécessaire pour parler de ce que nous vivons tous : le caractère universel de la création. Le créateur-plasticien par exemple, participe à une actualisation sans cesse renouvelée de l’Essence humaine. Les idées ne sont jamais neuves, elles ont toujours existé.
Créer, c’est donner un sens , construire une narration, aussi elliptique soit-elle ; mais on ne peut décemment pas définir le mystère de l’Art. Que l’on songe un instant aux créations-interprétations divinatoires de la « Pythie » dans l’Antiquité grecque. La part du hasard dans la Création n’est pas à négliger ( cf. refoulement et inconscient freudiens, écriture automatique…). Il existe toujours initialement quelque chose qui nous dépasse, qu’on le veuille ou non. Pourquoi telle décision plutôt qu’une autre ?
En musique, les compositeurs sériels ont tenté de réduire au maximum l’incertain afin de se rendre maîtres des événements ; en réalité, l’Art fait autant appel à l’inconscient qu’au conscient.
Comme le disait Marcel Duchamp avec beaucoup d’humour : « L’artiste ne sait pas ce qu’il fait. Et j’insiste là-dessus parce que les artistes n’aiment pas que l’on dise ça. »
Revenons à l’interprète-musicien : son appropriation d’un texte (partition) devient une création à partir du moment où elle passe par un corps, un vécu, un esprit, un sentiment, une culture etc. L’interprétation devient parfois même visionnaire et supplante la création. En musique, l’œuvre de Glenn Gould en est un des exemples les plus marquants.
Concernant le discours -ou logos- les codes sont différents pour les deux parties : tandis qu’il débute pour le créateur par son interprétation (du monde), il finit pour l’interprète par une création finale. La valeur unique d’un interprète-musicien peut se mesurer à ceci : l’interprétation en concert est un événement ponctuel à durée de vie limitée. L’interprète porte en lui l’aptitude et l’attitude créatrice, il est un passeur de création. Alors que la création d’un objet non éphémère tel que le tableau, une fois finalisée, se passe très bien de son créateur ; malheureusement ou heureusement ?
La définition de l’artiste-créateur, générateur d’un produit, devient interchangeable avec celle de l’interprète qui se fait traducteur, passeur de création. Il existe en effet un véritable jeu de miroirs entre les deux personnages, mais il s’agit en fait d’une seule et unique chose. On a pu constater ce phénomène à travers l’Art du XXème siècle. Que l’on songe par exemple aux happenings, aux performances de Marina Abramovic (ou bien de Bruce Nauman, Vito Acconci, Valie Export…) en tant qu’exégèses conceptuelles de l’interprétation avec le public. Le créateur-interprète, sorte de Janus, est un catalyseur , un passeur d’idées – celles-ci n’appartenant à personne et circulant dans l’air du temps. Les artistes-plasticiens du XXème siècle ont sans aucun doute, réellement questionné le problème de l’interprétation et ses limites.
En guise de pirouette et de transition, les critiques d’art sont eux aussi des interprètes, puisqu’ils élaborent une vision particulière d’une œuvre, qui n’a de valeur qu’en tant que subjectivité…
Le point commun entre tous les artistes, “créateurs”, “interprètes” et le public, c’est le désir d’éternité. Cette volonté de pérennité, ce prolongement de l’être est l’autre façon d’engendrer, d’enfanter l’humanité. Venons-en maintenant à l’aboutissement du processus créatif : le public (ainsi que le critique), est interprète dans sa manière de s’approprier l’œuvre, de la regarder, de la sentir, d’en parler. Une œuvre ne continue de vivre que par l’interprétation et le questionnement incessant du public (l’interprétation étant déjà un questionnement en soi). Non seulement un tableau, une symphonie ne peuvent pas vivre (et donc aboutir leur création) si on ne les voit pas ou on ne les écoute pas mais, en plus, la finalité du processus artistique ne se résout pleinement qu’en chacun de nous, intrinsèquement. De la même manière que l’on ne peut convaincre autrui de la beauté ou de la valeur d’une œuvre d’art, celle-ci prend une résonance particulière en chaque individu qui la porte. Ce qui induit par conséquent autant de créations pour une œuvre que de personnes impliquées au cours de sa représentation. On porte une œuvre en soi, il s’agit d’un trésor personnel et notre propre interprétation en fait une re-création.
La « fabrication de l’Art », d’un objet, d’une œuvre, résulte d’un processus unique de transformation auquel participent le créateur (interprète de données et matériaux) et l’interprète (musicien, public…) lequel en fait lui-même une création, une re-création, une appropriation. En somme, qui peut prétendre connaître la perception d’autrui ? (l’inconscient se définissant comme sens freudien de l’interprétation.).
Il faut construire les liens qui doivent unir le créateur, l’interprète, le public et redéfinir une nouvelle approche de l’Art pour le bénéfice de chacun. Lorsqu’un clivage du processus existe, c’est tout simplement que le public ne perçoit pas le don de l’œuvre, parce que cela se situe à un niveau de maîtrise tel qu’il ne peut s’identifier à l’artiste. La nécessité des interactions entre le fait de donner et celui de recevoir pose la question du sens création-interprétation : il s’agit de redonner du sens à la vie, de retrouver le lien qui nous unit, le vecteur humaniste. L’interprète, le public, questionnent le monde et créent une complémentarité avec le créateur. Une forme de réponse également. Le “créateur” part d’une perception du monde pour en donner une traduction ; le public reçoit cette traduction et retourne à l’objet initial. Ce cercle vertueux est nourri. La question de la nécessité de l’Art est posée : l’art est superflu, oui, jusqu’au moment où il donne un sens à la vie : c’est à ce moment-là qu’il devient nécessaire.
“L’art est un anti-destin”, disait Malraux.
La volonté de retrouver le principe de nécessité en art est capitale : rien ne serait plus dangereux qu’un monde sans art, ce serait un monde figé, sans questionnement, sans narration. L’interprétation étanche le mystère de la création.
Alors que le désintérêt potentiel du public est sans cesse une menace pour l’art, il semble aujourd’hui nécessaire d’éveiller les consciences : chaque être humain participe à la création artistique même s’il ne crée pas directement. Il s’agit d’une véritable prise de conscience ; s’il y a coupure dans le processus, il en résultera de l’incompréhension, du désintérêt, de l’hostilité….
Pourquoi l’Art doit-il continuer d’exister ? Pour que nous puissions continuer d’exister. L’ Art se matérialise en chacun de nous, la création perpétue la race humaine. La création est la vie même. Nous sommes tous, non seulement interprètes du monde dans lequel nous vivons, mais, de surcroît, créateurs. Créer, c’est ressusciter le “geste divin”, c’est continuer de vivre et survivre à la mort.
Mais, créer, c’est aussi interroger le monde et trouver certaines réponses. Le public doit lui aussi interroger l’œuvre -donc le monde- et y glaner ses propres réponses. Il est grand temps de lui redonner la parole. Qu’il demande à voir certaines choses et qu’il l’énonce puisque que la parole est l’essence même de la Création : « Au commencement était le Verbe ».